Interview / Marché

Financement participatif et jeu vidéo

Entretien avec Julien Villedieu, Délégué général du SNJV

Par posté le 23/09/2015 à 09h00
snjv.jpgAgrégeant de puissantes communautés réunies autour d'auteurs reconnus ou de concepts innovants, le jeu vidéo semble bien être l'un des secteurs les plus dynamiques sur la question du financement participatif. Une tendance que l'arrivée récente de Kickstarter, plate-forme de référence, en France devrait consolider. Pour faire le point sur ce phénomène, ce qu'il peut apporter aux studios de développement comme les « pièges » qu'il peut représenter, le JDLI s'est entretenu avec Julien Villedieu, Délégué général du Syndicat National du Jeu Vidéo (SNJV).
JDLI : Le financement participatif prend petit à petit de l'importance en France. Le jeu vidéo y prend-il toute sa place ?
Julien Villedieu :
Oui les projets de financement de jeux vidéo sont très nombreux en France. Les derniers chiffres publiés par le cabinet ICO Partners, qui livre régulièrement une étude sur ce sujet, montrent qu'en 2014 ce sont 12 projets de jeux vidéo français qui ont levé 921 000 dollars de financements. Sur les six premiers mois de l'année 2015, ce sont déjà 27 projets jeux vidéo qui ont été proposés sur les plates-formes participatives et qui ont reçu 626 000 dollars de financement. Cela répond à la double nécessité de trouver des relais de financement de la production mais également de mobiliser une communauté en amont de la sortie d'une production afin de coller au plus près des envies des joueurs. Etre au contact des joueurs est devenu stratégique pour les entreprises qui peuvent ainsi recevoir en direct les retours des utilisateurs futurs et donc adapter le projet pour optimiser les chances de succès du jeu. Mais il ne faut pas non plus tout attendre de ces campagnes de financement. Pensé comme un véritable moyen de pallier au manque de ressources pour financer les productions, il s'avère en réalité que le crowdfunding est souvent plus utile pour s'assurer un volume de précommandes et pour créer des liens avec les premiers utilisateurs qui seront précieux plus tard pendant la phase d'exploitation de la production.

L'arrivée de Kickstarter en France modifie-t-elle la donne ?
Kickstarter est la plate-forme de crowdfunding par excellence. Elle dispose d'une audience extraordinaire, bien supérieure à celles de ses concurrents français ou européens du fait d'un nombre de « backers » très important. En la matière, l'importance de l'audience joue fortement sur la capacité à attirer un grand nombre de personnes intéressées par les projets proposés. Kickstarter jouit également d'une très forte renommée internationale et elle ouvre donc les perspectives de financement au-delà de nos frontières, ce qui côté jeu vidéo est une absolue nécessité. L'ouverture de la plateforme aux entreprises françaises va avoir plusieurs impacts positifs. D'abord faciliter le dépôt de nouveaux projets puisqu'il ne sera plus nécessaire de passer par une filiale étrangère, ce qui constituait un frein majeur à l'accès à la plate-forme. Ensuite, le financement en euros va rassurer les investisseurs potentiels qui devaient historiquement «?backer » en dollars avec les charges qui vont avec. Du côté des entreprises, cela va permettre aussi de limiter les frais liés au taux de change. Enfin l'arrivée de Kickstarter va stimuler le secteur du crowdfunding en France et en Europe puisque la plate-forme ouvre aussi simultanément dans d'autres pays dont l'Allemagne. C'est donc une bonne nouvelle pour tous les acteurs de la chaine de valeur du crowdfunding. Mais cela ne va pas résoudre le problème de la saturation du nombre de projets proposés sur les plates-formes et de leur visibilité et lisibilité par les consommateurs.



Existe-t-il des exemples en France et dans le monde de jeux vidéo à succès financés par le crowdfunding ?
L'avantage de ce système est que les campagnes réussies sont plus visibles que celles qui ont échoué. Il y a au plusieurs succès notables ces derniers mois. D'abord la campagne réussie pour le projet Planets3 du studio Cubical Drift avec une levée de 310 000 dollars. Le jeu est désormais en alpha auprès de la communauté des backers. Sushee Games a également connu un beau succès avec le financement de Goetia, projet porté par l'éditeur Square Enix. GloomyWood, le studio des vétérans Frédérick Raynal et Thierry Platon a aussi levé 34 000 euros pour financer le projet 2Dark, survival horror très attendu. Enfin récemment, la société SolarFall Games a déjà réussi à lever 420?000 dollars pour son très beau projet Umbra. On peut aussi noter dans un genre très différent la campagne à succès de Dowino pour son jeu A Blind Legend en son binoral (sans image). Enfin, le studio Midgar, précurseur avec deux campagnes à succès dont la dernière très remarquée pour le jeu Edge of Eternity qui a réussi une levée de 162 000 dollars. Les belles réussites existent mais toutes les entreprises vous diront que cela leur a demandé un très gros travail de préparation en amont du lancement de la campagne et surtout une très forte mobilisation de l'équipe pendant la phase de levée de fonds. Une campagne de financement participatif ne s'improvise pas. Quelle que soit l'issue, dans tous les cas, l'entreprise en retirera toujours quelques chose de positif sur le projet, le regard des joueurs, la communication etc... Lancer un projet de financement participatif ressemble à la démarche de l'entrepreneur lorsqu'il crée sa société, l'investissement doit être au maximum !

Quels sont les pièges à éviter ?
Il me semble que le premier piège dans lequel risquent de tomber les entreprises est de prendre ces campagnes de crowdfunding pour ce qu'elles ne sont pas : un financement de la production d'un jeu. Elles en constituent l'un des éléments mais en aucun cas ne sauraient se substituer à un plan de financement complet provenant de diverses sources. Il est également important de prendre en compte l'investissement humain et financier que cela va nécessiter pour mener à bien une campagne. Il est aussi important de bien intégrer le coût de fabrication et d'acheminement des contreparties qui seront adressées aux backers, lorsqu'elles existent, car cela peut représenter des sommes conséquentes qui viendront diminuer le montant final de la levée de fonds. Il est donc fondamental, comme dans le cas d'une levée de fonds classique, d'établir un véritable plan de financement et de jauger la faisabilité de la campagne de crowdfunding avec les aléas inhérent à la démarche.

" Le premier piège est de prendre ces campagnes de crowdfunding pour ce qu'elles ne sont pas : un financement de la production d'un jeu. "

 


Le système vous parait-il aujourd'hui suffisamment encadré d'un point de vue législatif ?
La réglementation a récemment évolué et s'est assouplie. C'est une excellente nouvelle pour les plates-formes d'abord car l'apparition de nouveaux acteurs va les obliger à évoluer et à se démarquer, mais aussi pour les porteurs de projets qui disposeront d'une multitude d'opérateurs pour leurs campagnes. Notre pays souffre d'une hyper insuffisance de capital investissement dans les productions et dans les entreprises, donc tout ce qui facilitera l'apport d'argent pour engager les entreprises sur le chemin du succès doit être accueilli avec beaucoup de souplesse. Bien entendu, les mécanismes proposés doivent être rassurants pour les consommateurs, auxquels il ne faut pas faire de fausses promesses, mais la flexibilité et la souplesse doivent être la règle, car c'est seulement ce qui permettra de démocratiser le recours à ce mécanisme par une part de plus en plus grande de la population.

Le développement de cette pratique ne pourrait-il pas à terme déstabiliser le modèle économique actuel en marginalisant les éditeurs ?
Il ne faut pas tout mélanger ! Un éditeur apporte en général une valeur ajoutée considérable dans la mise sur le marché d'un jeu vidéo. Mais le marché s'est segmenté et les besoins, y compris du côté des éditeurs, ont changé. Chacun a besoin non seulement de trouver les financements pour mener à bien les productions prévues mais aussi de se rassurer en validant en amont l'attrait des joueurs pour de nouveaux projets. Ainsi, les campagnes de crowdfunding peuvent constituer un très bel outil pour les concepteurs mais aussi pour les éditeurs. Le récent exemple de Shenmue 3 est une belle illustration. Il est vrai que face à la défaillance et à la frilosité de certains éditeurs traditionnels à financer les productions en amont, le crowdfunding risque de rebattre les cartes des relations et des rapports de force entre les concepteurs et les éditeurs. Il ne faut pas voir cela comme un obstacle mais plutôt comme une opportunité de faire rentrer dans le jeu un nouvel acteur que certains ont un peu eu tendance à oublier ces derniers temps, le joueur ! Car c'est quand même de lui dont il s'agit in fine lorsque l'on se lance dans la production d'un jeu vidéo. D'un autre côté, la population des concepteurs indépendants s'est considérablement développée ces dernières années et le crowdfunding représente une formidable opportunité pour cette catégorie de créateurs qui veulent s'affranchir du modèle relationnel historique avec les éditeurs.
A cet égard il n'est pas étonnant de constater que parmi les premiers projets proposés sur les plateformes de crowdfunding sont apparus des jeux vidéo car cette industrie est sans cesse en mutation et le financement participatif constitue une étape importante de cette évolution.

Interview issue du JDLI n°296 (4 septembre)
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